Elle n’est pas de moi cette phrase1 : « Il y a un siècle et demi, au début de la révolution industrielle, la religion était décrite comme ’l’opium des peuples’ ; aujourd’hui, dans le contexte de la mondialisation, elle est de plus en plus considérée comme la ’vitamine des pauvres’ ».
Opium ou vitamine ?
Je me demande : opium ou vitamine ? vitamine ou opium ?
Est-ce ce tout simplement une question idéologique : "je suis croyant donc la religion ne peut pas être une aliénation" ou "toute religion est l’aliénation de la libre pensée et un instrument de domination" ?
Est-ce un fait lié à l’époque historique, ou au contexte humain et social ? On ne peut pas nier le rôle décisif du bouddhisme tibétain et de son leader, le Dalai Lama, dans la résistance pacifique du peuple himalayen opprimé.
Quand opium et quand vitamine ?
La bonne question, à mon avis, ne tourne pas autour d’un choix d’opinion entre l’une ou l’autre définition, choix basé sur des considérations idéologiques, historiques ou sociologiques. La bonne question est "quand l’un, et quand l’autre ?", ou encore mieux "comment l’un et comment l’autre ?".
En effet très nombreux sont les exemples où la foi est utilisée pour manipuler des populations et où des pouvoirs inhumains utilisent la religion pour se légitimer. En même temps aussi nombreux sont les cas où la foi en un dieu soutient et accompagne l’émancipation populaire ainsi que des véritables luttes d’opposition à pouvoirs et abus.
La religion n’est pas idéologie
Je pense que souvent la perception du religieux reste limitée à une inspiration idéologique ou à une appartenance identitaire : adhérer à une religion signifie être en opposition à tout ce qui en est en dehors d’un système de pensée. Par conséquent tout ce qui est contraire est à ignorer, parfois même à convertir, voir à combattre.
Le religieux, avant tout et par définition, est relation au transcendant : petit bout de connaissance et tentative de rapport avec un dieu au dessus des limites humaines.
C’est aussi une démarche guidée : la référence aux textes sacrés, le témoignage d’une tradition souvent très ancienne, les intuition de prophètes et de leaders inspirés, l’étude approfondie de sources historiques et théologiques en font partie.
Parcourir un cheminement religieux conduit à un humanisme évolué, à une compréhension de l’homme et de la vie qui dépasse les limites et les besoins personnels contingents.
Un modèle vivant et imprévisible
Entrer en relation avec un dieu transcendant pousse à une considération plus grande de soi et des autres personnes, qui bénéficient de cette même relation. C’est une incitation forte à pousser plus loin ses ressources d’intelligence et d’action, en cohérence avec un modèle exigeant : un modèle qui n’est pas dogme statique mais être vivant avec qui entretenir une relation libre et souvent imprévisible.
C’est, me semble-t-il, le paradoxe apparent de toute religion : offrir une structure de pensée et d’organisation au service d’un dieu qui dépasse cette même pensée et cette même organisation.
C’est aussi le défi que les leaders religieux sont appelés à assumer à chaque époque historique pour rendre présent ce dieu éternel aux hommes et femmes de leur temps.
Le dialogue indispensable
Un ami me disait récemment que "si Dieu avait voulu une seule religion, il y aurait une seule religion". En effet la présence de nombreuses religions me semble une bonne réponse stratégique d’un dieu qui ne veut pas se laisser contraindre dans un système de pensée unique, aussi perfectionné soit-il, un dieu qui n’accepte pas d’être un alibi pour des communautés qui tendraient à s’enfermer dans des systèmes sécuritaires.
Un dialogue véritable, théologique et sur les pratiques, est nécessaire plus que jamais aujourd’hui entre les croyants de différentes religions.
Sans remettre en cause la fidélité de chacun à ses propres convictions, l’écoute et la fraternité envers des personnes aux pratiques et formulations différentes rapprochent les croyants de l’expérience du transcendant décrite par nombreux mystiques de toutes les époques : la vision d’un dieu supérieur à toute forme de codage et d’instrumentalisation.
Lieux de dialogue
Les lieux de la pratique religieuse de chaque communauté ont vocation à devenir lieux de dialogue.
Je ne cache pas la difficulté de dialogue entre communautés religieuses issues de pays en guerre entre eux, où des blessures anciennes et récentes ravivent tensions et conflits.
Mais c’est peut être là que le dieu transcendant, grand, miséricordieux, proche et lointain, peut "vitaminiser" cette humanité blessée et apeurée.
Et c’est surtout dans nos pays où les lois démocratiques permettent la cohabitation et l’expression libre de ces communautés que peut se développer la force et la volonté pour résoudre les conflits apparemment sans issue.
La liberté religieuse, non seulement dans la liberté de conscience, mais aussi dans la pratique personnelle et communautaire, est un enjeu important et base pour un apport positif des religions aux besoins du monde d’aujourd’hui.
1. Monseigneur Celestino Migliore, ambassadeur du Vatican à l’ONU, s’adressait ainsi le mois de novembre dernier à l’Assemblée Générale des Nations Unies. Dans son discours il mettait en évidence le rôle de l’ONU pour que les états assurent pleinement, à tous les niveaux, le droit à la liberté religieuse.