Ce dimanche, j'ai rendu visite à une amie algérienne d'âge proche de celle de ma mère, qui vit depuis longtemps en EHPAD. Elle est musulmane, profondément croyante. C'est le ramadan, mais elle m'accueille avec des gâteaux, car elle attendait ma visite.
Dernièrement, elle a été malade, et à un moment elle pensait être à la fin de la vie. Puis elle s'est reprise et va mieux. Elle me parle du jugement dernier, et du fait qu'il y a sept niveaux de paradis, disant son désir d'arriver à celui plus en haut, mais plus difficile à atteindre.
Je lui demande si elle doit observer scrupuleusement le ramadan, pour gagner ce niveau.
Mais cela n'est pas possible, m'explique-t-elle, à cause de sa santé : elle est sous dialyse et ne peut pas pratiquer le jeûne. Pour compenser le manquement au précepte, elle fait une offrande chaque jour : il y a même un système précis pour en calculer le montant nécessaire.
Je lui dis : "Chère amie, mon cœur est troublé aujourd'hui, car j'ai le sentiment d'avoir blessé une personne et je ne sais pas comment réparer... il est bien plus facile, j'ajoute, de se faire pardonner par le bon Dieu que d'avoir le pardon des hommes".
Elle me regarde sérieusement, puis appelle une autre femme musulmane. Elles se consultent un bon moment : je ne comprends pas, elles se parlent en arabe.
Puis elle me dit : je vais t'expliquer comment ça se passe. Si tu as emprunté de l'argent à quelqu'un, et tu ne peux pas rembourser ta dette, la première chose est de t'excuser, et de demander à ton créditeur d'annuler la dette.
Si ton créditeur n'accepte pas, c'est à Dieu de s'en occuper. Il envoie alors son ange, et l'ange se rend d'abord chez toi, où il coupe dans ta chair : peut-être il te prend une partie de ton bras, ou de ta jambe, ou ailleurs. Avec ta chair, il fabrique ensuite de la monnaie, qu'il l'utilise pour payer la dette. Mais, attention car c'est important : d'abord tu dois demander pardon.
D'ailleurs, ajoute-t-elle, je te dois encore 50 euros que tu m'avais prêtés : si je ne les trouve pas, je risque de le payer très cher ! Non, je lui dis, ne vous inquiétez pas : je suis là pour intercéder en votre faveur !
Je lui demande comment ce mode de régler les différends sera compté plus tard, lors du jugement dernier, et donc quel poids restera pour nous assigner le bon niveau au paradis. Et elle : "Non, à la fin on ne comptera pas les dettes, il n'y aura plus d'argent. Dieu ne comptera de ta vie que toutes les intentions de bien faire, et toutes les intentions de mal faire. C'est sur cela que nous serons jugés".
Encore un peu étonné par la leçon de spiritualité et de vie que je viens de recevoir, je me dis que cela vaut largement la petite dette pécuniaire dont elle se souvenait : l'ange est déjà passé.
Et une petite prière se grave au fond de moi même : "pour ce qui me concerne : Dieu, n'hésites pas à envoyer tes anges".
Un tort, le mal, parfois simplement une erreur ou une maladresse provoquent de la souffrance. Et la souffrance peut engendrer encore souffrance. Même le désir de l'annuler, de s'en protéger ou d'en protéger nos proches peut provoquer une cascade de nouvelles souffrances intimes ou infligées à d'autres.
Quand on est face à des douleurs profondes, voire irréparables, le pardon devient un sujet complexe, et toute simplification ou raccourci ne me semble pas acceptable : il ne suffit pas de demander pardon.
Devant Dieu cela ne peut pas se prendre à la légère.
Mon amie musulmane a bien raison : le pardon chemine avec justice et réparation.
Dieu, dans ce cas, ne fait pas dans la dentelle !
Lire dans la Bible "Pardonne nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à nos débiteurs..." peut parfois se prêter à des interprétations ou à des attentes simplistes, moralisantes ou réductives.
Les propos de Philippe Lefebvre, frère dominicain et bibliste, dans une conférence de Carême de 2022, apporté un bel éclairage :